Libération : Un cyberdétective s’attaque au Web français

ABDI NIDAM 23 AVRIL 2001 À 00:34
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A Cannes, Alain Stevens file les e-mails et fouille les sites.
Cannes envoyé spécial
Sur le parking de l'aéroport de Nice, le détective Alain Stevens colle son portable à l'oreille. Le privé explique à un homme désireux de faire filer son épouse que c'est un collègue qui fera le travail. «Régulièrement je refuse des clients qui ne font pas la différence entre détective et cyberdétective», dit-il. La version «cyber» du métier, il ne s'en cache pas, est bien plus tranquille. Sur le Web, la maîtrise des moteurs de recherche et des bases de données remplace l'art du déguisement. Et la mère de ses trois enfants préfère le voir passer ses journées à surfer sur l'Internet dans son bureau sur les hauteurs de Cannes. «Lors de mon inscription à la préfecture il y a deux ans, elle craignait de me voir faire des planques la nuit dans des parkings, à filer des époux infidèles ou photographier des femmes avec leur amant», explique ce lointain petit cousin de Jules Verne aux origines britanniques.

Victimes du Net. Ce privé de 36 ans, le premier à faire le métier de Sherlock Holmes sur le Web français, travaille beaucoup pour des entreprises. Une fois, c'est une société d'édition de logiciels qui vient le voir: «Mon client avait confié à une start-up plusieurs outils avant de se rendre compte qu'elle était dirigée par quelqu'un de pas recommandable», dit Stevens. Lui découvrira que la start-up s'était servie des logiciels prêtés par le client pour lever plusieurs millions de francs auprès d'investisseurs.

Dans un autre cas, c'est une société parisienne qui fait appel à lui. Ses responsables ne savent pas comment s'y prendre pour réparer la bourde d'un des membres de leur équipe: trompé par une adresse d'e-mail truquée, il a transmis plusieurs documents confidentiels. «L'e-mail est un outil de plus en plus utilisé dans la délinquance informatique. Pourquoi passer par la partie technique pour accéder à un système, alors qu'il y a un maillon faible qui est l'humain? Il suffit de demander par courrier électronique un code secret à une secrétaire qui croit avoir affaire à son patron et le tour est joué», dit Alain Stevens avant d'ajouter: «Il y a vingt ans, il fallait envoyer des hommes fracturer le bureau d'un concurrent pour accéder à des documents. Aujourd'hui, on peut le faire à distance grâce à l'Internet.»

Au troisième étage de la maison dominant la baie de Cannes, le bureau du détective n'est pas encombré par des appareils photo. Son bureau est occupé par un PC et un ordinateur portable et les étagères croulent de livres informatiques, financiers, de droit et de boîtes de logiciels. Ses heures de travail, facturées 400 francs HT l'unité (61 euros), il les passe souvent face à son PC. «Pour les e-mails, je fais des filatures à partir de ce qui ne se voit pas au premier abord. Je cherche des indices, des fautes d'orthographe, les sauvegardes des messages et le cheminement de l'e-mail.» Des détails a priori invisibles, mais que Stevens a pris l'habitude de collecter, comme autant de traces pour s'aiguiller sur une piste. «Et, pour les sites web, il y a toujours un envers du décor, l'affichage des lignes de code que l'on ne voit pas habituellement, qui permet d'avancer dans l'enquête.»

Sous X. Alain Stevens ne veut pas restreindre ses investigations au seul monde de l'entreprise. Sa première affaire, il y a deux ans, a été bouclée en deux heures de temps. Son client était bombardé d'e-mails pornographiques. «J'ai retrouvé le malfaisant et même sa photo car il avait un site web», ajoute-t-il, amusé. Il voit chez les personnes nées sous X une clientèle potentielle et traite déjà le dossier de quel ques-unes d'entre elles. «Face à certaines institutions religieuses, notamment, qui enferment dans un tiroir le nom d'un père et d'une mère couchés sur un papier, vous ne pouvez imaginer ce que peuvent faire les moteurs de recherche», raconte le privé.

Pour devenir cyberdétective, le sens de l'enquête et le flair n'ont pas suffi à Alain Stevens. Dès 18 ans et après un bac scientifique, il devient analyste financier, métier qu'il pratique en bénédictin des dossiers comptables. Il passe au peigne fin des centaines de dossiers d'entreprise. «Je cherchais la faille afin d'alerter mes employeurs sur les risques d'un investissement», raconte-t-il. Il y a cinq ans, il quitte la région parisienne pour s'installer à Cannes comme conseiller en gestion. La présence du pôle high-tech de Sophia-Antipolis, tout proche, le pousse à apprendre l'informatique en autodidacte. «Puis, en voyant les difficultés auxquelles faisaient face de nombreuses sociétés du Net, j'ai fait le lien avec la notion de détective privé», dit-il. Sans chapeau, mais avec mulot.

ABDI Nidam

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